Européennes : rien ne serait pire que le déni
Tribune de Jean Desessard, sénateur, Jean-Vincent Placé, président du groupe écologiste au Sénat, François de Rugy, coprésident du groupe écologiste à l’Assemblée nationale
Notre parti, Europe Ecologie-Les Verts, a perdu plus d’un million de voix par rapport à 2009. Cela ne peut pas s’expliquer seulement par l’abstention ou l’absence de Daniel Cohn-Bendit.
Après le coup de semonce des municipales, le résultat des élections européennes crée une onde de choc qui se propage à toute la société française. Le 25 mai 2014 restera dans la mémoire collective comme un 21 avril européen. La première place ravie par le Front national est un défi à tous les républicains. C’est le signe d’une exaspération devant la crise et d’un brouillage de tous les repères. On peut tenter de se rassurer, en rappelant le taux d’abstention record, qui rendrait le scrutin «peu significatif», en arguant du type d’élection, favorable à des expressions politiques sans lendemain, en déplorant le peu d’enjeu d’une campagne atone, dont le traitement médiatique fut pour le moins contestable. Oui, on peut toujours tenter de se rassurer. Mais ce ne serait pas seulement une erreur vis-à-vis de nous-mêmes : ce serait aussi une faute vis-à-vis des Français.
Car les Français ont parlé. Par leurs votes, comme par leur refus de participer au scrutin européen, ils nous ont adressé quatre messages.
Le premier s’adresse à la classe politique dans son ensemble : le désaveu infligé par les abstentionnistes est le signe de l’absence de crédit accordé à la parole et à l’action politiques, particulièrement sur l’Europe. Ce sentiment se nourrit d’une impuissance des politiques publiques face aux conséquences d’une mondialisation non maîtrisée.
La construction européenne devrait servir à reconquérir une capacité d’action politique et à protéger, or elle alimente ce sentiment d’abandon. Si dans les prochaines semaines le président de la Commission européenne n’est pas issu du vote d’une majorité du Parlement européen, l’idée même de l’Europe déjà gangrenée par les politiques d’austérité serait mise en danger.
Le deuxième message s’adresse au président de la République et à son Premier ministre. Il faut des résultats, et vite. Les solutions concrètes aux problèmes des Français : c’est bien à cela que nous devons tous nous consacrer. La relance par la transition énergétique, l’économie verte, le soutien ciblé aux PME, cela peut se faire maintenant, sans construire de nouvelles usines à gaz. Mais qu’attend-on ?
A la manière de ce qu’a enclenché Matteo Renzi en Italie, les réformes doivent accompagner un pacte de relance de l’économie, et non se résumer à des plans d’impôts et d’économies supplémentaires dont les Français ne voient pas le bout. La prochaine réforme territoriale doit en être une des traductions concrètes et pour la réussir, le gouvernement doit y associer étroitement toute la majorité parlementaire et même au-delà tous les réformateurs sincères.
Le troisième message, c’est la majorité présidentielle qui doit l’entendre : la relégation à la troisième place du parti socialiste, la cinquième des écologistes apportent la démonstration in vivo, de voir, la gauche et les écologistes exclus du choix final, dans le cadre de scrutins majoritaires. Ensemble, les partis de la majorité représentent la deuxième force politique du pays : cette leçon nous devons la méditer et en tirer les conséquences. Un nouveau pacte majoritaire s’impose. Sur le fond, et notamment sur la stratégie européenne de la France, les socialistes et les écologistes doivent dès maintenant élaborer une position commune. Et sur la forme, les contours de la majorité et son organisation, il nous faut également apporter des réponses. Nous refusons la stratégie perdante – perdant qui s’apparente à la politique du pire.
Le dernier message enfin s’adresse à nous, écologistes : notre parti a perdu hier plus d’un million de ses voix de 2009. Plus de la moitié de ses députés européens… Aucune autre force politique n’enregistre un bilan aussi négatif. On peut là encore tenter de se rassurer, en arguant de l’absence de Daniel Cohn-Bendit, ou en comparant ce résultat à l’incomparable – à savoir la candidature écologiste à la présidentielle de 2012. Mais ce serait là encore une faute vis-à-vis de l’écologie. Car l’urgence écologique est toujours présente et la conscience des enjeux climatiques dans la population progresse à grand pas. Car nos eurodéputés sortants présentaient, en termes d’engagement personnel et de travail collectif, un bilan incontestable. Malgré tout, cela ne se traduit pas par une confiance accrue aux écologistes.
Force est de constater, à la lecture du résultat de ces élections européennes, que les électeurs écologistes n’ont pas été convaincus par la sortie du gouvernement survenue après les municipales. Il est clair que celle-ci n’a pas créé d’appel d’air en faveur des listes écologistes aux européennes, bien au contraire. En 2009, c’est l’ouverture et le rassemblement qui avaient permis de rassembler deux millions huit cent mille Françaises et Français autour des candidats écologistes au Parlement européen. Il est temps que les écologistes cessent de prendre des décisions stratégiques entre eux, sans jamais tenir compte de ce que pensent les électeurs écologistes.
La réponse au séisme de dimanche ne peut être l’incantation et la diabolisation du Front national. La majorité doit intensifier son travail pour élaborer des solutions communes aux problèmes des Français. Les écologistes y sont prêts, notamment au Parlement. Au-delà, comme le Premier ministre l’avait dit dans sa déclaration de politique générale, il faut savoir ouvrir le dialogue avec d’autres – du Front de gauche aux centristes – pour envisager des réformes démocratiques. C’est le cas de la réforme territoriale bien sûr – ce doit aussi être le cas d’une réforme du Parlement posant une réduction du nombre d’élus et l’instauration de la proportionnelle aux élections législatives. La voix des différents courants d’opinion qui existent dans la société française ne serait plus étouffée ou absente du Parlement. Notre feuille de route est claire : nous concentrer sur un agenda politique et législatif clarifié et partagé par toutes les forces de la majorité, rassembler la majorité présidentielle, organiser son fonctionnement et créer les conditions de son élargissement, construire une écologie ouverte plutôt qu’une chapelle vivant pour et par elle-même.
La tâche est lourde. Mais indispensable. Le paysage politique français a besoin d’un pôle de stabilité. Dans cette période où tout vacille, rien ne serait pire pour les écologistes et la gauche que l’immobilisme, le repli sur soi, la fuite en avant ou la politique de l’autruche. Comme le rappelle toujours Dany Cohn-Bendit : mettons l’imagination au pouvoir !